OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Le sciento, le flic et le Vicieux anonyme http://owni.fr/2012/08/24/le-sciento-le-flic-et-le-vicieux-anonyme/ http://owni.fr/2012/08/24/le-sciento-le-flic-et-le-vicieux-anonyme/#comments Fri, 24 Aug 2012 16:23:47 +0000 Jean Marc Manach http://owni.fr/?p=118535 Owni comment un policier l'a récemment bousculé, avant d'infliger à plusieurs Anonymous des contraventions pour avoir manifesté masqués.]]>

Le port du masque de Guy Fawkes ne relève pas que d’un folklore potache de geeks biberonnés au soi-disant “anonymat” qui régirait le Net. C’est d’abord et avant tout un moyen utilisé par les pionniers du mouvement Anonymous pour se protéger du Bureau des affaires spéciales (Office of Special Affairs, ou OSA), le service de renseignement de l’église de Scientologie.

C’est ce qu’avait expliqué Vicieux, l’un des rares Anonymous français a avoir accepté de passer à la télévision, lorsqu’il avait été interviewé par Thierry Ardisson dans son émission Salut les terriens, sur Canal +.

Je ne représente pas le mouvement : je ne représente que moi-même, mais il y avait un risque d’usurpation d’identité du mouvement“, explique Vicieux à Owni. Le 1er mars 2011, l’émission Complément d’enquêtes avait en effet diffusé l’interview d’un certain Carl, hacker présenté comme membre du mouvement Anonymous, mais également comme un “cybercriminel“.

Devant la caméra de France 2, Carl avait en effet piraté un site de l’armée française, et annoncé la création d’”une sorte de WikiLeaks francophone” grâce à des données qu’il avait “pillées” chez Thalès, un “vol aggravé de données informatiques puni de 5 années de prison et de 300 000 € d’amendes“, précisait le journaliste en commentaire, avant d’enfoncer le clou :

En attendant, Carl exerce déjà un pouvoir de nuisance : au quotidien, il fait fructifier ses talents de pirate, car ce cybermilitant est aussi un cybercriminel qui vole des numéros de carte bleue, pirate des hôtels ou des commerces de luxe, là où on trouve les personnes les plus riches, et il les revend à des contacts en Europe de l’Est. Il estime avoir volé 10 à 15 000 n° de cartes bleues, ce qui lui permettrait d’empocher 4500 euros par mois en moyenne, qui lui servent également à financer des luttes, des caisses de grève.

DCRI contre Anonymous

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La Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) part en guerre contre les Anonymous. Jeudi, deux membres supposés ...

Sur le forum de France2, des Anonymous -dont Vicieux- dénoncent alors ce qu’ils perçoivent comme une façon de discréditer leur mouvement, qui publie un droit de réponse déplorant une “présentation manipulée afin de correspondre à l’image que le gouvernement français veut donner des Anonymous à l’opinion française, comme précisé dans les commentaires de votre invité du Palais de l’Élysée“.

Caricaturale et biaisée, cette présentation d’Anonymous serait également mensongère : dans un message envoyé à Damien Bancal, le journaliste de Zataz.com qui l’avait mis en contact avec l’équipe de Complément d’enquêtes, Carl explique que le reportage TV lui “fait dire” des choses qu’il n’a pas dite, à commencer par le fait qu’il n’est pas un Anonymous :

“J’ai perdu la foi que je portais au journalisme en regardant le résultat très tres médiocre (du reportage). Ils m’ont fait dire des choses, genre je suis anonymous ou je gagne des sommes de ouf. Ils ont zappé quand je disais defacer (pirater et barbouiller un site web) c’est mal. Je disais que c’était inutile. Malgré les 50 avertissements au monteur, au caméraman, même au son, ils n’ont pas tout flouté.”

Ce dernier point allait entraîner, un mois après la diffusion de ce reportage, l’arrestation de Carl et son placement en détention : non content d’avoir déformé l’image d’Anonymous, et les propos de Carl, les journalistes de Complément d’enquêtes avaient certes flouté son visage, mais pas son véritable pseudo, qui apparaissait sur l’écran de son ordinateur… Et c’est pour éviter qu’un tel #Fail journalistique ne se reproduise que Vicieux a alors accepté de répondre aux questions de certains journalistes.

Actif sur sur Facebook et sur Twitter, et encore plus sur Youtube, où il a partagé 145 vidéos, Vicieux a choisi ce pseudo “parce que c’est plus politiquement correct que “connard” et puis aussi, et surtout, parce que “pour les scientologues, le fait de ne pas être d’accord avec eux ou de protester contre eux est un vice, et j’avoue ce vice avec plaisir et fierté“.

Et ce n’est donc pas seulement parce qu’il fait partie des Anonymous qu’il en porte le masque sur les plateaux TV, mais aussi et surtout pour se protéger des scientologues, qu’il dénonce et combat depuis 2009.

On a trop tendance à l’oublier, mais la figure politique de l’Anonymous est précisément néée, en 2008, pour dénoncer les abus de la Scientologie, avec le projet Chanology qui vit des milliers d’Anonymous manifester devant les locaux de l’église de scientologie.

Ce samedi 25 août à 15h, Vicieux ira, comme il l’a déjà fait des dizaines de fois, manifester à proximité du Celebrity Centre de l’église de Scientologie dans le quartier des Batignolles à Paris, à l’occasion du “Paris International Invasion“, “Mega Raid européen” qui sera probablement le plus important rassemblement jamais organisé par les Anonymous en France.

Plus de 600 personnes se sont inscrites sur la page Facebook de l’évènement. Mais les organisateurs, prudents, tablent plutôt sur la venue (de toute l’Europe, mais également des Etats-Unis) de quelque 200 Anonymous, plus un service d’ordre composé de spécialistes de l’encadrement des manifestations.

Plusieurs Anonymous ont en effet d’ores et déjà été malmenés, voire frappés, par des scientologues que ce genre de démonstrations à tendance à énerver. Ce pour quoi, d’ailleurs, ils manifestent à visage couvert, afin, également, d’éviter le traitement spécial infligé à Nono la Patate, clown de profession habitant les Batignolles, et qui lutte contre la scientologie, qui le lui rend bien : l’église a réussi, par deux fois, à le faire condamner par la justice pour avoir qualifié l’un de ses membres d’”escroc spirituel“.

La manifestation “festive” a été autorisée par la préfecture, qui n’a pas interdit aux manifestants de défiler masqués. Début août, des Anonymous ont pourtant été verbalisés lors d’un précédente manifestation devant un local de la scientologie, comme le révélait le site d’information participatif Entre Défenseurs du net :

Tout se passait bien avec un esprit « bon enfant » jusqu’à l’arrivée de la police. D’eux même et habitués, les Anonymous se sont alors regroupés sur le côté en attendant d’être contrôlés.

A la demande de la police, et une fois hors de vue des scientologues, ceux-ci retirent immédiatement leurs masques et présentent leurs papiers d’identité (l’un des manifestants, portait un masque anti poussière sous celui-ci).

A ce moment, l’un des policiers débarque et tout dégénère. Il commence à tutoyer les anons puis arrache violemment le masque anti-poussière, avant de forcer un autre à arrêter de filmer. Pour cela, il aurait prétexté une palpation, aurait pris la caméra et l’aurait laissée tomber par terre en disant d’un ton ironique « oops je suis vraiment désolé, j’ai pas fait exprès ».

En général, ça se passe bien, les policiers voient qu’on fait pas les idiots“, précise à Owni l’Anonymous bousculé. “Une fois sur deux, ils demandent d’enlever les masques“, pas ce jour-là :

Un policier est sorti de son droit de réserve, pour préciser que c’était une église comme une autre, il a arraché le masque chirurgical d’un des Anonymous (qui avait une prescription médicale, NDLR), il arrêtait pas de me tutoyer, je lui ai dit que je ne répondrai plus s’il continuait à me tutoyer : il a donné un coup dans mes mains, mon masque, mon portefeuille et mon paquet de craie sont tombés par terre

A l’Anonymous (démasqué) qui lui demande son n° de matricule, le policier ironique répond : “ouuh j’ai peur dis donc : mon matricule c’est 118 218, Paul Dupont“, avant de le plaquer au mur et de faire tomber son sac.

Les 5 Anonymous s’en sont sortis avec une amende de 90€ pour “dissimulation volontaire du visage sans motif légitime afin de ne pas être identifiés lors d’une manifestation sur la voie publique faisant craindre des atteintes à l’ordre publique” en vertu de l’article 645-14 du Code pénal.

Or, ce dernier, connu sous l’intitulé décret “anti-cagoule” et créé suite aux débordements en marge du sommet de l’OTAN en 2009, prévoit une contravention de 5e classe pouvant aller jusqu’à 1500€. La loi d’octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public prévoit quant à elle, une contravention de 2e classe, et donc une amende de 22 à 35€. Le policier, de son côté, leur a délivré une amende de 4e classe… et s’est donc trompé.

La DCRI veut un calin

La DCRI veut un calin

Trois #Anonymous présumés ont été arrêtés par la DCRI. Le service de contre-espionnage français en recherche un ...

Les Anonymous ont décidé de contester le PC : “ On ne se masque pas pour le plaisir! rapporte Le Parisien. Si l’on ne montre pas nos visages, c’est parce qu’il y a un risque évident de représailles des scientologues. D’ailleurs cette organisation nous a déjà agressés“. L’article R645-14 précise à ce titre que le texte n’est pas applicable “lorsque la dissimulation du visage est justifiée par un motif légitime“.

Suite à la condamnation des trois punkettes russes du groupe Pussy Riot, 7 manifestants -5 poètes, un éditeur et Christian Poitevin, l’ancien adjoint à la culture de Robert Vigouroux- ont quant à eux été embarqués au commissariat à Marseille parce qu’ils “portaient des cagoules sur la voie publique” :

On est venu ici pour défendre la liberté d’expression en Russie et on se retrouve arrêtés en France !

On a été embarqués dans un camion de CRS toutes sirènes hurlantes ! Même les voyous à la kalachnikov ne sont jamais escortés aussi glorieusement…

Pour répondre à la polémique ayant fait suite à ces arrestations, les services de police ont expliqué que le rassemblement, organisé à travers les réseaux sociaux, n’avait pas été déclaré, évoquant également une récente manifestation contre la “vidéo-protection” où des caméras avaient été dégradées par des individus masqués.


Photos anonymous par Melissa Toh et OccupyOnTour sous licence Creative Commons via Flickr. Photo Anonymous kitschissime via Anonymous vicieux

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Google Plus, la dictature des vrais noms http://owni.fr/2011/08/08/google-plus-dictature-vrais-noms-anonymat-identite/ http://owni.fr/2011/08/08/google-plus-dictature-vrais-noms-anonymat-identite/#comments Mon, 08 Aug 2011 19:12:49 +0000 Danah Boyd http://owni.fr/?p=75724 Les liens de cet article sont en anglais.

Tout le monde parle des“nymwars” [(contraction des termes anglais Anonym et Wars (guerres)], suite à la décision de Google Plus d’appliquer sa politique qui n’autorise que les comptes utilisant le “vrai nom” de leurs utilisateurs. Au départ, Google Plus a été pris d’une frénésie de suppression, éliminant les comptes qui enfreignaient la règle. Quand la communauté a fait part de son indignation, les dirigeants de Google Plus ont essayé d’apaiser leur colère en détaillant leur “nouveau” mécanisme “amélioré” pour appliquer la règle des “vrais noms” (en évitant de supprimer des comptes). Cela n’a fait qu’intensifier la discussion autour de la valeur du pseudonymat.

Des dizaines d’articles de blogs défendant le pseudonymat sont apparus, chacun détaillant ses arguments. L’un de ces articles, signé Kirrily “Skud” Robert, contenait une liste d’arguments provenant d’un sondage organisé sur son blog.

  • “Je suis un professeur de lycée, ma vie privée est d’une importance cruciale”
  • “J’utilise ce nom dans le cadre de mon travail. Toute ma famille et mes amis connaissent ce nom. Il me permet de participer aux discussions en ligne sans être sujet au harcèlement que j’ai déjà subi et qui avait poussé mes employeurs à changer leur numéro, pour pouvoir recevoir leurs appels.”
  • “Je ne me sens pas en sécurité si j’utilise mon vrai nom sur le Web car on m’a déjà retrouvé en utilisant ma présence en ligne et certains collègues ont envahi ma vie privée.”
  • “J’ai été victime de harcèlement . J’ai survécu à un viol. Je suis fonctionnaire et je n’ai donc pas le droit d’utiliser ma véritable identité en ligne.”
  • “J’ai été victime de harcèlement et ma famille en a souffert, cela fait à peu près 7 ans que j’utilise [mon surnom] en ligne.”
  • “[Ce nom] est un pseudonyme que j’utilise pour me protéger. Mon site peut être assez controversé et cela a déjà été utilisé contre moi”
  • “J’aime prendre part à une conversation ouverte et mondiale, mais je ne souhaite pas que mes opinions offensent certains membres de ma famille, ou certaines de mes connaissances qui sont conservatrices et religieuses. Je ne souhaite pas non plus que la carrière gouvernementale de mon mari souffre des opinions de sa femme, ou que son équipe se sente gênée par mes propos.”
  • “J’ai le souci de ma vie privée car j’ai été harcelée  par le passé. Je ne changerai pas de nom pour une page Google+. Au vue du prix que je pourrais payer, cela ne vaut pas le coup.”
  • “Au blog, nous avons reçu des menaces de mort. Donc, même si je ne m’inquiète pas que des personnes saines d’esprit me retrouvent, je ne veux quand même pas partager trop d’informations et préfère utiliser un nom d’auteur.”
  • “J’ai utilisé cette identité pour protéger ma véritable identité: je suis gay et ma famille habite dans un petit village dans lequel ils auraient des problèmes si on apprenait que leur fils est gay.”
  • “J’utilise un pseudonyme pour des raisons de sécurité. Étant une femme, je suis prudente en ce qui concerne le harcèlement sur Internet.”

Vous noterez qu’une thématique se dégage…

Un autre site, “My Name Is Me”, rassemble des témoignages d’individus qui défendent les pseudonymes. Ce qui est le plus frappant, c’est la liste des individus affectés par les règlements de type “vrais noms”. On y retrouve des survivants de mauvais traitements, des activistes, des membres de la communauté LGBT, des femmes et des jeunes.

À longueur d’articles, les gens désignent Facebook comme un exemple où la règle des “vrais noms” fonctionne. Cela m’amuse énormément. L’une des choses qui m’est apparue manifestement clair dans mes recherches c’est que d’innombrables ados qui ont rejoint Facebook tardivement ont choisi d’utiliser des pseudonymes ou des surnoms. Ce qui est encore plus remarquable dans mes données c’est qu’un pourcentage extrêmement élevé de personnes de couleur utilisent des pseudonymes, comparés aux ados blancs que j’ai rencontrés. Bien sûr, cela pourrait se comprendre…

Les individus qui se fient le plus aux pseudonymes dans les espaces virtuels sont ceux qui sont le plus marginalisés par les systèmes de pouvoir. Les règlements de type “vrais noms” ne sont pas émancipateurs ; ils constituent une affirmation du pouvoir sur les individus vulnérables.

Ces idées et problématiques ne sont pas nouvelles (et j’en ai même déjà parlé), mais ce qui est nouveau c’est que les marginaux se rassemblent et prennent la parole. Et dieu merci.

Ce qui est amusant, à mon sens, c’est qu’on ne semble pas se rappeler d’où vient la culture des “vrais noms” développée par Facebook. Quand les premiers utilisateurs (d’abord les étudiant d’universités prestigieuses…) ont adopté Facebook, c’était une communauté digne de confiance. Ils se sont enregistrés sous le nom qu’ils utilisaient dans leur université ou dans l’entreprise dont ils faisaient partie.

Ils utilisaient le nom qui correspondait au réseau avec lequel ils avaient rejoint Facebook. Ces noms n’étaient pas nécessairement leurs noms d’état civil ; beaucoup d’entre eux ont choisi Bill à la place de William. Mais ils étaient, en tout état de cause, “vrais”. Le site s’est développé, et les gens ont été aux prises avec de nouveaux arrivants et une gêne s’est installée au sujet des normes. Mais les normes étaient fixées, et les gens continuaient de s’inscrire en utilisant le nom par lequel ils étaient communément connus.

Au moment où les célébrités ont fait leur apparition sur le réseau, Facebook n’a pas demandé pas à Lady Gaga de se renommer Stefani Germanotta, mais bien évidemment, elle avait sa “page fan”, et était de fait séparée de la foule. Pendant ce temps là, ce dont beaucoup ne se sont pas rendus compte, c’est que de nombreux jeunes noirs et latinos se sont inscrits sur le réseau en utilisant des pseudonymes. La plupart des gens ne remarque pas ce que font les jeunes noirs et les jeunes latinos sur le Web.

De la même façon, des individus situés en dehors des États-Unis ont commencé à s’inscrire en utilisant des pseudonymes. Là encore, personne ne l’a remarqué puisque les noms traduits de l’arabe ou du malaisien, ou contenant des phrases en portugais, n’étaient pas particulièrement remarquables pour ceux chargés de faire respecter la règle des “vrais noms”. Les “vrais noms” ne sont en aucun cas universels sur Facebook, mais l’importance des “vrais noms” est un mythe que Facebook aime à faire valoir. Et, pour la plupart d’entre eux, les américains privilégiés utilisent leurs vrais noms sur Facebook. Donc, ça “a l’air” correct.

Puis est arrivé  Google Plus, qui croit pouvoir dicter une règle des “vrais noms”. Sauf qu’ils ont commis une grave erreur. Ils ont permis à la communauté technophile de s’inscrire dans les 48 heures qui ont suivi le lancement. Le problème avec cette communauté est qu’elle a une longue histoire d’utilisation de pseudonymes ou autres surnoms. Et c’est cette communauté qui a du définir les premières normes sociales du site, au lieu d’être socialisée à ces normes par des étudiants confiants qui pensaient avoir rejoint un site qui leur était réservé.

Ce n’était pas la bonne recette pour mettre en place un règlement de type “vrais noms”. Au contraire. Le pire pour Google, c’est que les membres de cette communauté sont TRÈS contents de parler FORT quand ils sont énervés. Alors que d’innombrables noirs et latinos utilisent des pseudonymes sur Facebook depuis le début (comme ils le faisaient d’ailleurs sur Myspace), ils n’ont jamais remis en question la politique de Facebook. Il s’agissait plus d’une approche “vivre et laisser vivre”. Google et sa communauté forcée à l’utilisation de vrais noms n’ont pas été aussi chanceux. Les gens sont maintenant EN COLÈRE.

Je suis personnellement enchantée de voir autant d’indignation. Je suis vraiment très heureuse de voir que des individus très privilégiés prennent ce sujet à coeur, parce que, même si ils sont les moins susceptibles de souffrir de cette règle des “vrais noms”, ils ont l’autorité pour s’élever face au pouvoir. Et tout autour du Web, on souligne le fait que ce sujet est plus profond que de simples noms rigolos (et qu’il est beaucoup plus complexe que sa réduction au simple concept d’anonymat, comme le pensait bêtement Randi Zuckerberg de Facebook).

Ce qui est en jeu c’est le droit des individus à se protéger, leur droit de véritablement maintenir une forme de contrôle qui les sécurise. Si des entreprises comme Facebook ou Google sont vraiment engagées à protéger leurs utilisateurs, elles doivent prendre ces critiques au sérieux. Tout le monde n’est pas plus en sécurité en donnant son vrai nom. Au contraire. Beaucoup de gens sont beaucoup MOINS en sécurité en étant identifiables. Et ceux qui sont le moins en sécurité sont souvent ceux qui sont le plus vulnérables.

De même, le problème de la réputation doit être renversé quand on pense aux individus marginalisés. On s’intéresse aux gens qui font usage de pseudonymes pour masquer leur identité et, en théorie, “protéger” leur réputation. L’hypothèse que cela implique est que l’observateur est qualifié pour évaluer la réputation de quelqu’un. Beaucoup trop souvent, et particulièrement avec les individus marginalisés, l’observateur sort l’individu de son environnement et, en se fondant sur ce qu’il trouve en ligne, ne le juge pas convenablement. Je vais tâcher d’expliquer cela en prenant un exemple dont beaucoup d’entre vous ont du entendre parler.

Il y a des années, j’ai reçu un appel en provenance d’un employé d’une université prestigieuse qui voulait admettre un jeune homme noir originaire de South Central [un quartier défavorisé de Los Angeles]. Le jeune homme avait rempli son formulaire d’admission en expliquant qu’il voulait quitter sa communauté infestée par les gangs. Les employés de l’université avait pourtant trouvé sur son compte MySpace des symboles d’un gang.  La question qui m’était posée était “Pourquoi nous mentirait-il alors que l’on peut trouver la vérité en ligne?”. Connaissant cette communauté, j’étais pratiquement sûre qu’il s’était montré honnête envers l’université; il faisait également ce qu’il devait faire pour rester en vie au sein de sa communauté. S’il avait utilisé un pseudonyme, l’université n’aurait pas pu obtenir ces données hors-contexte et le juger mal à propos. Mais ça n’était pas le cas. Ils estimaient que leur cadre de pensée était ce qui importait le plus. J’espère vraiment qu’il est parvenu à intégrer cette université.

Il n’y a pas de contexte universel, peu importe ce que les geeks peuvent vous dire.  Mais si les gens font le nécessaire pour s’adapter à différents contextes afin de protéger leur sécurité, et pour s’assurer de ne pas être jugés en dehors d’un contexte précis, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous des escrocs. Il s’agit au contraire d’une réponse responsable et raisonnable aux conditions structurelles de ces nouveaux médias. Et il est inacceptable de voir les plus puissants et les plus privilégiés dire à ceux qui ne le sont pas qu’il est admissible que leur sécurité soit ébranlée. Vous ne garantissez pas la sécurité en empêchant les gens d’utiliser des pseudonymes, vous sapez leur sécurité.

De mon point de vue, mettre en place des politiques visant à ce que les gens utilisent leurs vrais noms au sein des espaces en ligne est donc un abus de pouvoir.


Article initialement publié sur Apophenia
Traduction Marie Telling et Guillaume Ledit
Illustrations CC FlickR: krissen, martin howard, birgerkin

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Grandeur et décadence du pseudonyme http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/ http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/#comments Mon, 08 Aug 2011 12:55:36 +0000 Xavier de la Porte http://owni.fr/?p=75662 Cet article, publié sur Internet Actu le 4 juillet, reprend la lecture de la semaine réalisée par Xavier Delaporte dans le cadre de l’émission Place de la Toile sur France Culture. L’émission, que nous vous conseillons, était consacrée à la question “Est-il encore possible/souhaitable d’être anonyme sur Internet?”.


La lecture de la semaine nous vient du magazine en ligne Salon, et elle est de circonstances. Elle s’intitule “Le déclin du pseudonyme” et on la doit à Carmela Ciuraru, qui est critique littéraire et vient de publier une histoire du pseudonyme. L’article, tout en se concentrant sur l’usage du pseudonyme en littérature, offre des perspectives intéressantes pour comprendre les raisons de sa force dans les réseaux.

À son niveau le plus basique, un pseudonyme est une sorte de farce. Pourtant, les mobiles qui poussent les auteurs à en adopter un sont infiniment complexes, parfois mystérieux pour eux-mêmes. Les noms sont chargés, pleins de pièges et de possibles, et peuvent faire obstacle à l’écriture. Virginia Woolf, qui n’a jamais pris de nom de plume, a dit un jour la condition fondamentale de l’auteur, condition qui rend fou :

Ne jamais être soi-même, et pourtant l’être toujours, c’est le problème

Un changement de nom, comme un changement de paysage, peut donner l’occasion d’un nouveau départ.

Le pseudonyme comme seconde identité

Dans une certaine mesure, explique Carmela Ciuraru, toute écriture suppose impersonnalisation – la convocation d’un “Je” d’autorité pour fabriquer le locuteur d’un poème ou les personnages d’un roman. L’audacieux poète Walt Withman arrivait à explorer d’autres voix simplement en tant que lui-même. Il embrassait ses multiples possibles. Mais d’autres écrivains ne sont pas capables d’une telle alchimie, ou ne la désirent pas, sans le recours à un alter ego. Si le “Je” qui s’exprime est une construction, jamais intégralement authentique quel que soit le degré d’autobiographie du texte, le recours au pseudonyme permet d’élever cette notion à un autre niveau, en inventant la construction de la construction. Comme l’a écrit Joyce Carol Oates en 1987 dans le New York Times, “La culture d’un pseudonyme peut être comprise comme une sorte de culture in vivo d’une voix narrative qui sous-tend tout travail sur les mots, en le rendant unique et inimitable.”

La fusion d’un auteur et d’un alter ego est une chose imprévisible, selon Carmela Ciuraru. Cela peut devenir comme un mariage, un partenariat fidèle et robuste, ou se révéler une histoire d’amour courte et enivrante. Néanmoins, l’attirance est évidente et indéniable. Entrer dans un nouveau corps ressortit à l’élan érotique. Historiquement, beaucoup d’auteurs étaient des étrangers, vivaient seuls : habiter un autre être leur offrait une intimité qu’ils n’auraient obtenue autrement. En l’absence d’un compagnonnage dans la vie réelle, l’entité pseudonymique peut servir de confidente, de gardienne des secrets, et de bouclier protecteur.

Dans son livre important The Inner Game of Tennis, publié en 1974, Thimoty Gallwey a appliqué la notion de dédoublement au joueur de tennis, en décrivant comment chaque entité entrave ou favorise la performance. Ce qu’il fournit c’est une sorte de guide pour s’améliorer au tennis, mais sans conseil technique. Il se concentre sur ce qu’il décrit comme les deux arènes de l’engagement : le Moi 1 et le Moi 2. Et Carmela Ciuraru de noter que quand le livre est sorti en 1974, des milliers de gens ont écrit à l’auteur qu’ils avaient appliqué avec succès ses préceptes à bien d’autres choses que le tennis, à l’écriture par exemple.

Voici comment Gallwey, qui avait été diplômé de Harvard en littérature, décrit le Moi 1 : il est celui qui parle, le critique, la voix qui surveille, il fait montre de son obstination et son inventivité à barrer la route. Le Moi 1 vous admoneste, il vous considère comme une erreur incorrigible. Mais le Moi 2, lui ne juge pas, il représente la libération dans sa forme la plus pure, il pousse à l’action, il est capable de toute la gamme des sentiments, il peut se révéler extrêmement prolifique. On voit bien ce que, dans le contexte littéraire, le potentiel libérateur d’un Moi numéro 2 peut apporter. Un pseudonyme peut donner à un écrivain la distance nécessaire pour parler avec honnêteté, mais il peut tout aussi bien lui donner la permission de mentir. Tout est possible. Et l’auteur de donner plusieurs exemples sur lesquels je suis obligé de passer, pour en arriver directement aux derniers paragraphes.

Le pseudonyme disparu de l’air du temps

Au milieu du 19e siècle, explique Carmela Ciuraru, ce curieux phénomène du pseudonymat a atteint son plus haut niveau, et comme depuis le milieu du 16e siècle, il était habituel pour un texte d’être publié sans nom d’auteur. Il est intéressant que le déclin du pseudonyme au 20e siècle coïncide avec la généralisation de la télévision et du cinéma. Les gens ayant eu accès à la vie des autres, il est devenu plus compliqué de préserver une vie privée – et peut-être moins désirable. Dans la culture contemporaine, aucune information paraît trop personnelle pour être partagée (ou appropriée). La téléréalité a accru notre appétence à “connaître” les gens célèbres, et les auteurs eux-mêmes ne sont pas immunisés contre les pressions de la promotion personnelle et la révélation d’eux-mêmes ; nous vivons à une époque où, comme le biographe Nigel Hamilton l’a écrit “l’identité propre d’un individu est devenue le centre de beaucoup de discussions.”

Ce n’est pas complètement nouveau, mais avec l’explosion des technologies numériques, poursuit l’auteure, les choses sont entrées dans une spirale incontrôlable. S’exprime bruyamment le désir qu’ont les fans d’interagir, en ligne et personnellement, avec leurs auteurs préférés, dont on attend en retour qu’ils bloguent, qu’ils signent des autographes, qu’ils posent avec l’air joyeux pour les photographes et les événements promotionnels. En même temps que leurs livres, les auteurs eux-mêmes sont vendus comme des produits. Même si la pratique du pseudonymat reste importante, elle a perdu son allure d’antan, et se cantonne à des genres comme le polar et la littérature érotique. Aujourd’hui, user d’un nom de plume est une entreprise qui relève moins du jeu et de la création que du marketing.

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Billet initialement publié sous le titre “Le déclin du pseudonyme” sur InternetActu

Illustrations: Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales koalie PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification 13Moya

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http://owni.fr/2011/08/08/declin-pseudonyme-anonyma/feed/ 6
Yatedo aime vos données personnelles http://owni.fr/2011/05/23/yatedo-aime-vos-donnees-personnelles/ http://owni.fr/2011/05/23/yatedo-aime-vos-donnees-personnelles/#comments Mon, 23 May 2011 09:04:44 +0000 Boumbox http://owni.fr/?p=63926 Vous n’avez pas de profil Yatedo ? Tous les gens branchés en ont un. En fait, vous en avez sûrement un, et vous ne le savez même pas. Moi même, j’ai découvert le mien il y a seulement deux jours, grâce à une alerte Google que j’ai mise sur mon nom (par pure vanité, je veux savoir ce qu’on dit de moi. En général la réponse c’est : rien du tout). Allez donc voir sur Yatedo si vous y êtes.

Au début, j’ai cru qu’il s’agissait simplement d’un moteur de recherche de personnes, comme 123people, qui est déjà un « non service qui pue » , mais Yatedo est en fait bien pire. J’ai découvert ma photo de profil Facebook, une liste très raccourcie de mes contacts et c’est heureusement à peu près tout. D’autres ont des profils beaucoup plus complets, puisque Yatedo est parfois capable de relier vos comptes Facebook, Twitter, Viadeo, Linkedin… et donc afficher votre bio, votre CV, vos derniers tweets, vos photos. De nombreux internautes se plaignent en découvrant leur profil Yatedo d’y voir des infos privées, périmées, fausses, ou bien de les voir liées ensemble : un CV Linkedin et une photo de planking nudiste sur Facebook ne s’adressent pas au même public, où alors vous cherchez un boulot très particulier.

La différence entre 123People et Yatedo, c’est qu’alors que le premier va chercher les infos sur vous à chaque nouvelle requête, Yatedo se permet de vous créer un profil et de stocker vos données. La différence serait mince dans les faits si la base de donnée était mise à jour régulièrement. La FAQ du site explique cependant dans un français très approximatif :

En raison du programme Beta en cours, les mise à jour automatiques prennent plus de temps.

Plus de temps que quoi ? Visiblement, la base de donnée a été constituée en 2008/2009, et elle n’a pas été significativement mise à jour depuis, donc la réponse c’est « plus de temps que tous les autres sites du monde ».

Si vous vous dites prudent, donc, et que vous avez verrouillé votre compte Facebook, vous avez intérêt à l’avoir fait il y a quelques années. Vous savez, début 2008, quand les réglages de Facebook étaient encore plus incompréhensibles. Tout changement fait depuis est virtuellement inutile.

Mais ne vous inquiétez pas, Yatedo est un outil utile créé pour vous aider à gérer votre identité numérique, en tout cas c’est ce qu’osent affirmer ses créateurs. En effet vous pouvez supprimer ou modifier vos informations vous même sur Yatedo. Sauf que ce n’est pas si évident.

Difficile suppression

Après tout, ce que fait Yatedo n’est pas si différent du Social Circle de Google, l’initiative qui a donné à Facebook l’envie de lancer une campagne de communication anti-Google. Ces données, vous pouvez aller sur le site de Yatedo et les supprimer, non ? Yatedo propose même pour ça deux techniques : la première, c’est d’aller sur cette page et d’entrer l’URL de votre profil Yatedo. Je l’ai fait, mais le site à refusé de supprimer mon profil parce que le compte Facebook sur lequel il est basé existe toujours.

OK, j’essaye donc la seconde méthode et là, je suis stoppé net dans la procédure : pour accéder à vos données il faut créer un compte Yatedo, d’abord en rentrant mon mail (pas de problème, j’ai des adresses poubelles pour ça) et en liant votre compte à votre compte Facebook. C’est à dire en donnant à Yatedo l’accès à beaucoup plus de données qu’ils n’en ont déjà sur vous et vos amis. Je sais pas vous mais moi ça ne me dit rien.

La cerise sur le gâteau c’est que selon plusieurs témoignages, même si vous êtes assez naïfs pour accepter de leur donner accès à votre compte Facebook, souvent la procédure échoue, ou bien votre compte réapparaît comme par magie sur Yatedo au bout de quelques semaines.

Alors, qu’est-ce que vous pouvez faire ?

En théorie, vous pouvez déposer une plainte auprès de la CNIL, expliquant que vous avez contacté le responsable du site et que vous lui avez laissé les deux mois réglementaires pour retirer vos infos de son site. La CNIL va l’ajouter à la pile et, à partir de là… bonne chance, la CNIL a d’autres choses à faire. En fait, il semble que le moyen le plus sûr soit d’aller vous plaindre sur la page Facebook de Yatedo, où ils accèdent poliment aux demandes des quelques internautes qui viennent se plaindre, du moins quand ils passent sur la page, une semaine sur deux, semble-t-il.

Reste que le principe de Yatedo est d’une légalité très discutable puisque le site stocke des infos sur vous sans vous en avertir et sans vous y donner un accès libre. L’entreprise mère du site, Yatedo SAS, a son siège social à Paris ou à Bordeaux, selon la page du site que vous consultez et, de toute façon, elle n’existe pas si vous la cherchez dans les registres officiels.

Vous pouvez par contre trouver tout ce que vous voulez savoir sur Saad Zniber et Amyne Berrada, les deux fondateurs, sur leur propre site.

J’ai eu Amyne Berrada au téléphone, il était très serviable, il m’a conseillé de lui envoyer un mail pour obtenir la suppression de mon compte. J’attends que ce soit fait, et je vous tiendrai au courant. Comme c’est un peu le principe de son site, je suis certain qu’il ne verra pas d’objection à ce que je reproduise ces infos ici, ainsi que sur la page comment supprimer son compte Yatedo que je viens de lancer sur Facebook.

Allez, je vous laisse, vous avez sûrement un coup de fil à passer.


Article initialement publié le 20 mai sur BOUMBOX!
Crédits photo FlickR by-sa olarte.ollie

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http://owni.fr/2011/05/23/yatedo-aime-vos-donnees-personnelles/feed/ 76
Les Anonymous sont-ils des terroristes? (LOL) http://owni.fr/2011/05/09/anonymous-terrorisme-lol-bullshit/ http://owni.fr/2011/05/09/anonymous-terrorisme-lol-bullshit/#comments Mon, 09 May 2011 15:26:31 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=61901 Invité sur LCI pour évoquer le piratage du PlayStation Network (PSN), une question a failli me faire tomber de mon tabouret:

Les Anonymous peuvent-ils commettre des actes terroristes, en piratant des centrales nucléaires par exemple?

Les “sans-nom d’Internet” ont beau être issus de la “culture du trolling” - cette taxie du Net qui génère à la chaîne des hordes de commentateurs dont le but ultime est de parler très fort – je ne m’attendais pas à un tel déploiement de moyens sur le plateau d’une chaîne de télévision. Une fois que nos oreilles ont sifflé à l’écoute de cette saillie, il y a deux choix: considérer qu’elle est stupide, ou prendre le temps d’y répondre de manière argumentée, pour éviter que ne se propagent les croyances populaires. Non, les Anonymous ne sont pas cachés sous votre lit, non ils ne mangent pas d’enfants ni ne boivent du sang de vierge. De surcroît, la comparaison avec le terrorisme n’est pas neuve: comme le rappelle Gabriella Coleman, anthropologue à la New York University et spécialiste du mouvement, “c’était déjà le cas en 2007″.


L’agitation autour du piratage du PSN a mis en évidence la faille structurelle des Anonymous, qui est aussi leur atout maître: l’anonymat. Accusés par Sony d’être les commanditaires de ce hacking géant qui a déjà mis à nu 77 millions de joueurs (on atteint la barre des 100 en ajoutant les 24 millions de Sony Online Entertainment), les Anon ont démenti toute implication dans un communiqué mis en ligne le 4 mai, avec une ligne de défense simple et concise:

Les Anonymous ne se sont jamais distingués en volant des numéros de carte de crédit.

En d’autres termes, les “hacktivistes” mettent en avant un principe moral, celui de l’auto-régulation par la communauté, pour justifier ce qu’ils s’autorisent, mais surtout ce qu’ils ne s’autorisent pas, comme des pirates qui refuseraient de s’attaquer aux femmes et aux enfants. Malgré leurs dénégations, le mal est déjà fait.

Les Anonymous se font pirater

Depuis quelques mois – nous en avions déjà parlé ici – la structure des Anonymous a évolué. D’un noyau dur issu des imageboards (surtout le /b/ de 4chan) et porté sur la culture LOL, les chans IRC se sont enrichis de nouveaux membres, plus politisés. A la faveur de l’épisode WikiLeaks et des révolutions arabes, les Anonymous ont muté. D’une voix cynique et drolatique, la parole anonyme a pris du corps, sans devenir plus audible pour autant. Aujourd’hui, n’importe qui peut invoquer les Anon pour justifier son idéologie, avec des effets potentiellement contradictoires, et assurément nuisibles pour la communauté.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si anonops.ru, qui héberge le principal canal de discussion des anonymes, a été piraté le week-end du 7 mai, selon un modus operandi qui n’est pas sans rappeler celui des Anonymous eux-mêmes. Au total, environ 700 adresses IP d’utilisateurs seraient dans la nature, révélant le pseudonyme des “membres” et leur identité supposée. Une bonne partie des utilisateurs passant derrière des proxys pour se connecter, il est souvent impossible de déterminer leur identité. L’ironie de la situation se traduit parfaitement dans le cartoon ci-dessus, mais elle est à relativiser. Parmi les dizaines de noms figurant en clair dans cette liste, on retrouve bon nombre de… journalistes, curieux de voir ce qui se trame sur ces fameuses plate-formes d’échange.

Dans ce qui ressemble fort à une guéguerre intestine entre anciens et modernes (du type 4chan contre Tumblr), on mesure les dissensions au sein de la communauté anonyme. Elle n’a jamais été un corps constitué, mais désormais, elle doit aussi gérer les sensibilités presque infinies de ses petites mains, toutes placées sur un pied d’égalité.

Au seuil de la légitimité

Face à un climat de défiance où le cadre idéologique de ces internautes invisibles se dérobe encore un peu plus, certains commencent à s’interroger sur les limites de l’exercice: les Anonymous peuvent-ils se livrer à des actes criminels? Qu’ils soient ou non derrière le piratage de Sony, ils sont désormais identifiés sur le radar des autorités américaines, peu enclins à la discussion.La rhétorique est bien connue: s’ils ne disent pas leur nom, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher, ou que leurs intentions sont mauvaises, en escamotant soigneusement le vrai débat sur l’anonymat en ligne (brillamment défendu par Christopher “moot” Poole, le géniteur de 4chan, dans la vidéo TED ci-dessous).

Déjà, au mois de janvier, le FBI avait lancé 40 mandats d’arrêt contre des pirates présumés. Le motif? Ils étaient accusés de s’être introduit dans les systèmes d’information de plusieurs organismes bancaires, pour protester contre les mesures de rétorsion prises à l’encontre de WikiLeaks.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Dès lors, il faut bien faire le distinguo entre ce que la justice considère comme illégal et ce que les Anonymous eux-mêmes estiment déplacé. S’ils comparent les attaques par déni de service (DDoS) à des sit-ins modernes – donc raisonnables – ils refusent implicitement de se livrer à des opérations frauduleuses telle que celle dont Sony a été victime. Cette frontière peut sembler subtile, mais dans la guerre de l’information, elle pose une question que connaissent bien les groupuscules terroristes auxquels LCI semble vouloir comparer les Anonymous: celle du seuil de la légitimité.

Traditionnellement, la dialectique lie cette légitimité à la légalité. De ce point de vue, on comprend mieux la logique sécuritaire presque paranoïaque: aux Etats-Unis, une attaque DDoS, le mode d’action privilégié des Anonymous, est punie de dix ans de prison.


Crédits photo: Flickr CC Ben Fredericson, stibbon, illustration XBCD

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http://owni.fr/2011/05/09/anonymous-terrorisme-lol-bullshit/feed/ 59
Xavier de Ligonnès: traque sur Internet http://owni.fr/2011/05/04/xavier-de-ligonnes-traque-sur-internet/ http://owni.fr/2011/05/04/xavier-de-ligonnes-traque-sur-internet/#comments Wed, 04 May 2011 17:36:37 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=61097 En novembre 2008, Raphaël Meltz – rédacteur en chef du journal Le Tigre et candidat inattendu à la direction du journal Le Monde – signait un brillant papier qui allait faire le délice de bien des médias. Intitulé “Portrait Google: Marc L“, l’article en question s’évertuait à dresser un portrait assez complet d’un parfait inconnu en s’appuyant uniquement sur les traces numériques laissés par ce pauvre bougre au gré de ses connexions. Marc L. était ainsi devenu célèbre bien malgré lui. Intronisée cas d’école, sa mésaventure avait le mérite de faire comprendre aux néophytes que disséminer des données personnelles en ligne est tout sauf un acte anodin.

Deux ans et demi plus tard c’est un atroce fait divers, l’affaire Ligonnès, qui vient rappeler le portrait visionnaire de Meltz. En partant d’infimes informations numériques laissés ça et là par Agnès et Xavier Dupont de Ligonnès, des centaines d’internautes – improvisés en cyber-enquêteurs – ont pris un malin plaisir à tirer les fils, jusqu’à défaire les pelotes de deux vies numériques. En dénichant des photos inédites, en traquant des amis de la famille, et en dévoilant les questionnements sexuels de l’une sur Doctissimo et les doutes théologiques de l’autre laissés sur un forum catholique, les cyber-enquêteurs ont – souvent sans le savoir – réalisé exactement le même travail que Raphaël Meltz en son temps; à la différence près que leurs cibles étaient déjà dans l’oeil du cyclone médiatique. C’est en ce sens une grande première,  qui s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs.

Le rôle prépondérant de Facebook

Si une telle prouesse s’est révélée possible, c’est tout d’abord parce que les internautes ont disposé d’un outil qui leur a  facilité la tâche : les groupes Facebook. Rapidement lassés par le peu de place laissée aux questionnements sur les groupes d’hommage à la famille Ligonnès, un certain nombre d’entre eux ont pris les devants en en créant de nouveaux. Ils allaient devenir des petits laboratoires d’enquête où chacun pouvait y aller de sa contribution. Christophe la Vérité – un pseudo révélateur – est l’un d’entre eux. Créateur du groupe Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat, il justifie sa démarche  en expliquant que la personnalité de l’homme le plus recherché de France l’intriguait.

“Je l’ai appelé “Enquête et Débat” car je voulais parler d’autre chose que d’hommage. Mais la création de ce groupe est un accident à la base. Au début, je cherchais des informations sur Xavier Dupont de Ligonnès. J’avais vu l’interview d’un de ses collaborateurs dans une entreprise implantée sur le web. Mais le type n’avait pas vraiment l’air d’un web-entrepreneur. J’ai donc commencé à chercher des informations sur leur affaire, notamment en allant sur des sites de web-archivage. Au début, la démarche n’était pas très sérieuse. Puis quand c’est devenu un travail collectif, on a commencé à trouver des informations inédites. Mais on m’a présenté à tort comme un hacker sur Canal Plus, alors que j’essaie simplement d’exploiter les moteurs de recherche au maximum.”


Le groupe grossit rapidement et des centaines de membres rejoignent les débats pour partager hypothèse ou délires paranos. Parfois, aussi, quelques informations inédites. Heure après heure, les existences numériques de XDDL, de sa femme et de leurs enfants sont exposées, sans filtre. Certains plus doués que d’autres, comme Thierry H., poussent même les recherches très loin, dénichant des photos de Xavier alors âgé d’une vingtaine d’années. Jusqu’à retrouver la trace de Christian L., ami et proche collaborateur du fugitif.

“Un soir, je suis tombé sur son profil Facebook et étonnamment, il était ouvert. J’ai alors commenté sur sa photo de profil ‘Où est Xav ?’. J’avais fait ça pour déconner un peu mais le mec a pas mal paniqué et m’a demandé qui j’étais. On a commencé à échanger beaucoup d’e-mails. Il a été très franc avec moi et m’a expliqué que le GIGN avait débarqué chez lui quelques jours plus tôt. On est alors rentré dans un échange où j’ai été direct avec lui. Je lui ai dit: ‘Maintenant si vous avez des infos, il faut les donner. Soyons francs pour que les choses ne se reproduisent plus !’”

Des motivations différentes

La démarche et les méthodes de Thierry peuvent paraître hardcore. Mais pour ce photographe de 28 ans, la motivation à mener l’enquête est à replacer dans un cadre où il s’agissait avant tout de jouer. Stalker invétéré au quotidien, Thierry partageait d’ailleurs son profil d’enquêteur avec plusieurs amis. Pour autant, une telle approche n’est propre à tous les participants. Pour d’autres, comme Jean Dubois – administrateur d’un autre groupe facebook “enquête et débat“,  consultable seulement après acceptation préalable – les motifs de la web-enquête trouvent aussi leur essence dans la thérapie de groupe, dans le besoin de comprendre comment une famille en apparence ordinaire peut basculer dans l’horreur.

Il y a une grosse semaine, on discutait sur des faits concrets. Là, comme on est à cours d’information, on discute beaucoup du profil psychologique de Xavier Dupont de Ligonnès. C’est un exutoire, une sorte de cellule de soutien psychologique. C’est l’incroyable banalité de cette famille qui nous choque. On a besoin d’en parler, de comprendre, même si c’est de manière maladroite. Contrairement à d’autres, on ne fait pas d’humour noir et on évite de franchir la ligne jaune.

De l’utilisation du fake

Si les motivations entre joueurs et “thérapeutes” diffèrent, il est pourtant une philosophie qui les relie: l’utilisation de faux profils [fakes, en anglais]. Prenant Facebook à son propre jeu – inutile de rappeler à quel point Mark  Zuckerberg est le chantre de la transparence identitaire sur le web – tous ceux qui ont daigné m’accorder des interviews ont concédé utiliser des fakes. Christophe la Vérité, Thierry H., Jean Dubois, Lena Nale, Columbo Grissom, Bluc DesCinq ou autant de cyber-enquêteurs qui ont fait le choix de l’anonymat.

Là encore, le raisonnement est unanime. Face à la peur d’être découvert par un membre de leur famille ou de leur entourage professionnel, ces détectives à la petite semaine ont pris le parti de se protéger tant que possible. Plus étonnant aussi, c’est la crainte d’être identifié et de provoquer le courroux d’un Xavier de Ligonnès qui motive parfois l’utilisation du fake. Jean Dubois, un jeune diplômé de 24 ans à l’accent chantant, confirme :

“C’est vrai qu’il y a un peu de peur. Si XDDL est vraiment accro à l’internet comme cela semble être le cas, on se dit qu’il ne va pas décrocher du jour au lendemain. Et dans cet esprit de psychose, on se demande alors ’si un meurtrier comme lui venait à lire des écrits attribués à notre nom, est-ce qu’il ne chercherait pas alors à nous retrouver ?’”

Quand Christophe Hondelatte s’en mêle

Depuis l’apparition des groupes d’enquête, il y a une douzaine de jours, c’est une relation cimentée d’amour/haine qui s’est établie entre les cybers-enquêteurs et les médias. Cette idylle tourmentée puise notamment de sa vigueur dans les conneries que certaines chaînes de télé ont pu raconter à propos des premiers. Christophe la Vérité a par exemple été qualifié de hacker, là où cet employé de 25 ans d’une entreprise web ne s’est que contenté d’avoir recours à quelques bases élémentaires du stalk, sport quotidien de ma génération.

Passés les premières heures propices aux découvertes, Christophe, Jean et les autres sont aujourd’hui principalement tributaires des révélations quotidiennes de la presse, qui constituent autant de nouvelles pistes à creuser. La fascination de ces internautes pour l’affaire de la tuerie de Nantes s’explique en partie par la diffusion d’une émission qui fait le bonheur de millions de téléspectateurs chaque dimanche soir : Faites entrer l’accusé. En revenant en détails chaque semaine sur une affaire sordide, France2 a probablement créé plus de vocations de détective que n’importe quel Mikael Blomkvist ou Hank Chinaski.

A tel point qu’à peu près chaque cyber-enquêteur m’a confié à un moment ou à un autre qu’il était un spectateur plus ou moins régulier de l’émission présentée par Christophe Hondelatte. Quand on demande à l’infirmier de 35 ans se cachant derrière le pseudonyme de Columbo Grissom quelles ont été ses motivations pour se lancer dans cette enquête numérique inédite et improvisée, la réponse est limpide.

“Je n’ai pas du tout la prétention de me prendre pour un quelconque enquêteur, mais il est vrai que j’ai toujours été attiré par ce genre d’affaire. Je ne loupe jamais l’émission de Christophe Hondellate: Faites entrer l’accusé.”

La culture globalisée de la chasse à l’homme numérique

La combinaison de ces différents facteurs vient de propulser la France au cœur d’une tendance sur laquelle elle demeurait à la bourre : les chasses à l’homme numérique. Tendance largement établie aux États-Unis sur 4chan ou en Chine avec les Renrou Sousuo – littéralement moteur de recherche de chair humaine, les traques numériques collectives ont parfois permis de retrouver les coupables d’actes assez crades sur des animaux par exemple. Revers de la médaille, elles ont aussi plongé de paisibles innocents et leurs familles dans des tourments bien réels, à l’instar de cette Chinoise étudiante aux États-Unis désignée comme traître à la nation pour s’être improvisée médiatrice entre pro et anti-tibétains lors d’une manifestation à l’université de Duke.

Qu’on cautionne ou non l’action des web-enquêteurs français dans le cadre de l’affaire Ligonnès, on ne peut nier le caractère populaire et transgénérationnel qu’elle revêt. Du photographe à l’infirmier, de l’entrepreneuse à l’étudiant en recherche d’emploi en passant par l’employé d’agence web ou le fonctionnaire: ce sont des hommes et des femmes aux parcours et aux professions bien différentes qui se sont retrouvés unis autour d’une même traque. Le constat est le même pour ce qui est de la différence d’âge. Jean Dubois s’est ainsi amusé à faire un petit sondage au sein de son groupe privé. Parmi les deux-cents membres, l’âge varie de 19 à 55 ans avec une moyenne tout de même assez élevée de 37 ans: il ne s’agit dont pas que de l’amour du stalk.  Bien entendu, les plus âgés d’entre eux ont été passablement surpris en découvrant que l’anonymat supposé sur le net peut rapidement s’écrouler, pour peu qu’on ait eu le malheur – ne serait-ce qu’une fois – de laisser trainer une adresse email ou de se confier un peu trop en détails.

Illusoire anonymat

Pour Thierry, bien au fait de ces questions, contribuer à l’enquête – en parallèle du jeu et de l’excitation – constituait aussi un moyen de donner une leçon aux internautes un peu à la ramasse:

Participer était aussi un moyen de faire un pied de nez à ces mecs qui font de l’internet un minitel. Ce sont les mêmes qui ont une double vie sur internet. C’était un moyen de leur dire “on vous voit, l’internet n’est pas anonyme”. [...]

Les gens notre âge, on connaît ces outils, on sait que tout est traçable et que l’anonymat sur internet est tout relatif. Cette affaire permet au final de poser une vraie question, celle de la sécurité des données sur internet. La leçon, c’est qu’il y aurait peut-être une éducation à faire à l’école et à la maison pour que les gens apprennent à faire attention à leurs données.

Le plus étonnant dans cette histoire est peut-être l’étanchéité entre les enquêtes de la police et celle des internautes. A l’exception de Thierry qui a pris la peine d’appeler le numéro vert mis en place par la police – “Plus en anonyme cette fois” – pour partager les informations glanées au cours de sa petite entreprise de stalking, aucun des autres cyber-enquêteurs contactés n’en a fait la démarche. Et à l’inverse, les forces de l’ordre ne se sont jamais adressées directement à aucun d’entre eux. Seul l’administrateur du forum catholique sur lequel Xavier Dupont de Ligonnès s’étalait largement est entré en contact avec eux. Une fois seulement après que les internautes aient découvert que XDDL avait laissé un message, plusieurs jours après la date supposée de la tuerie.

A travers l’excitation de devenir le détective d’un jour, l’amour du stalk ou la volonté de comprendre l’indicible, un pan de l’internet a dressé le profil psychologique d’un homme. Signe du succès de cette entreprise, les médias traditionnels n’ont pas manqué de reprendre les informations débusquées, leur conférant – qu’on le cautionne ou non – une légitimité indéniable dans la fenêtre médiatique toujours en cours. En contre-partie, rien ne permet de dire que le travail abattu ait pour autant aidé les vrais enquêteurs à lever le mystère sur la disparition du principal suspect dans la plus froide tuerie familiale qu’ait peut-être jamais connu ce pays.

Ce qui me fait penser qu’en définitive, le métier d’enquêteur a une chose en commun avec celui de journaliste. Rien ne vaut le terrain.

>> Photos Flickr CC BY-NC-SA  par XiXiDuCiro Boro et nhussein.

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http://owni.fr/2011/05/04/xavier-de-ligonnes-traque-sur-internet/feed/ 10
La paire anonymat et activisme sur Internet: indispensable? http://owni.fr/2011/04/20/la-paire-anonymat-et-activisme-sur-internet-indispensable/ http://owni.fr/2011/04/20/la-paire-anonymat-et-activisme-sur-internet-indispensable/#comments Wed, 20 Apr 2011 06:20:24 +0000 David Sasaki http://owni.fr/?p=57823

Article initialement publié sur OWNI.eu sous le titre : « The death of fame anonimity in the age of digital activism »

Sauf mention contraire, tous les liens contenus dans cet article sont en anglais.

La notoriété se base traditionnellement sur une configuration de communication d’une personne vers plusieurs – je peux vous parler à vous tous, mais vous ne pouvez pas me répondre. La notoriété sur Internet est entièrement différente.

Pour réussir dans l’activisme numérique et la participation en ligne, il y a deux ingrédients particulièrement importants qui retiennent un peu l’attention : la célébrité et l’anonymat. La semaine dernière, j’ai bu quelques bières avec quelques-uns des militants online les plus connus de Mexico [es, pdf]. C’est ce groupe qui avait aidé à supprimer la taxe de 3% sur l’accès à Internet et avait bloqué la construction de la Via Express [es] à Guadalajara et de la Super Via [es] de Mexico. Quand j’ai jeté un œil autour de la table, j’ai réalisé que ces techno-activistes bien malins ressemblaient à n’importe quel jeune de Mexico City qui sortirait boire une bière un vendredi après-midi. La différence principale est qu’ils tiennent tous ensemble un compte Twitter suivi par environ 30.000 utilisateurs. Ils sont devenus “e-célèbre”, et quand ils parlent, les politiques sont obligés de les écouter et, souvent, de répondre.

Mais qu’est ce qu’être e-célèbre ?

Quand Michael Jackson est décédé en 2009, beaucoup de journalistes spécialisés sur les médias ont fait remarquer une mort plus importante encore : celle de la célébrité elle-même. En 1982, Michael Jackson a vendu plus de 100 millions de copies de l’album Thriller, soit plus que la population de Mexico à cette époque. Comparez ce chiffre à la meilleure vente d’albums l’an dernier, Recovery d’Eminem, qui a modestement atteint 3,42 millions… La plupart des gens connaissent au moins quelques-unes des paroles de Thriller, Beat it et Billy Jean. Mais seule une poignée d’entre nous connait les paroles d’une des chansons de Recovery.

Même chose pour la télévision. En 1953, environ 70% des foyers américains regardaient la série I love Lucy [fr]. L’année dernière, la plus populaire aux États-Unis, Two and a Half Man [NDLR : Mon oncle Charlie], n’a pas pu attirer l’attention de plus de 5% des Américains.

Entre-temps, Ryan Higa – un jeune Hawaiien d’origine asiatique qui a uploadé des vidéos pendant son temps libre – a eu plus de 3,2 millions d’abonnés YouTube – soit plus que Lady Gaga ou Justin Bieber. Bien que le quotidien Mexico reste le média numéro un au Mexique, il commence à perdre son influence ici. En 1976, El chavo de Ocho avait 350 millions de lecteurs à travers le monde. Aujourd’hui le programme le plus regardé est Triunfo del Amor. Même si on peut expliquer de façon rationnelle qu’il y ait aujourd’hui bien plus de téléspectateurs, ce n’est rien comparé à l’audience d’El Chavo del Ocho des années 1970. Et ce malgré le nombre record actuel de Mexicains qui possèdent une télévision.

Quel impact tout cela aura-t-il sur l’avenir de la célébrité et du militantisme ? Quand I love Lucy a été diffusé aux États-Unis, il était encore interdit de se marier entre homme et femme d’ethnies différentes dans quinze États. Avec une audience de près de 70% des ménages américains, la relation entre Lucille Ball et Desi Arnaz a permis de banaliser les mariages multiculturels dans tout le pays. Aujourd’hui, une émission télé ne parvient qu’à toucher une petite minorité d’un pays.

La gloire est un produit de “l’ère de la diffusion”

Il y a quelques années, David Weinberg, chercheur spécialisé sur Internet, a tenté d’expliquer les différences entre la célébrité en télé et radio et la célébrité sur Internet. La gloire dit-il est un produit de “l’ère de la diffusion”. La gloire se base sur une communication d’un vers plusieurs – je peux vous parler à vous tous, mais vous ne pouvez pas me parler en retour. Selon Weinberger, la célébrité sur Internet est entièrement différente, c’est participatif. Sur Internet, Televisa ne décide pas qui est célèbre, nous le décidons tous. Les gens deviennent célèbres parce que nous les citons sur Twitter, parce que nous faisons des liens sur leurs articles de blogs et leurs vidéos.

Un jour, Andy Warhol a dit que nous voulions tous être célèbres au moins quinze minutes. C’est-à-dire que nous voulons tous recevoir nos quinze minutes de gloire à la télévision ou à la radio. David Weinberger estime que sur Internet nous pouvons tous devenir célèbre aux yeux de 15 personnes – ceux qui nous suivent sur Twitter, YouTube ou nos blogs. C’est une vision démocratique et égalitaire du fonctionnement d’Internet, mais en réalité, ça marche rarement de cette manière. Une nouvelle étude de la consommation du contenu de Twitter a trouvé que plus de 50% du contenu qui est actuellement lu sur Twitter est produit par seulement 0,05% des utilisateurs. En d’autres termes, il y a environ 20.000 utilisateurs-élite qui sont responsables pour plus de la moitié de ce qui est lu sur Twitter.

En fin de compte, Weinberger a décrit la gloire sur Internet comme le fait pour une personne d’attirer plus d’attention sur elle qu’elle n’est capable de répondre. Avec cette définition, Gigi, 11.000 followers, est définitivement célèbre. De même que Jorge et moi-même. Joi Ito, qui a 24.000 followers sur Twitter, a décrit la célébrité sur Internet autrement : c’est quand on a le pouvoir de rassembler des centaines, voire des milliers de personnes, qui travaillent spontanément sur un projet solo ou une campagne. Et je pense que c’est ce type de célébrité que la majorité des activistes recherchent sur Internet. (Bien sûr, ils sont content de pouvoir obliger les hommes politiques à ne pas relâcher leurs efforts).

Moins vous en savez à propos de moi, mieux c’est

Alors que la plupart des militants Internet dépendent de la célébrité et de la popularité pour provoquer le changement, d’autres dépendent de leur anonymat. Il n’y a pas de meilleur exemple que les télégrammes anonymes publiés par WikiLeaks. Le CableGate est le plus connu, mais WikiLeaks a publié les emails personnels de Sarah Palin, des documents secrets sur la hiérarchie de la scientologie, la liste des membres du parti d’extrême-droite anglais, le British National Party, et bien d’autres encore. Les Anonymous sont aussi à l’origine de la sortie des photos des principales manifestations en Birmanie et  en Iran.

L’anonymat diminue les barrières pour le commun des mortels qui veut se lancer dans l’activisme. Regardez Wael Ghonim. En 2010, Wael a déménagé du Caire à Dubaï pour travailler comme directeur du marketing de Google Afrique du Nord et Moyen Orient, basé aux Émirats Arabes Unis. Plus tard dans l’année, en juin, Wael crée anonymement une page Facebook “We are all Khaled Said” pour rendre hommage au passé de ce jeune homme qui a été battu à mort par les forces de sécurité égyptiennes, en pleine journée. La page exigeait que la police rende des comptes et soit davantage surveillée. Le nombre des membres a vite dépassé 350.000 personnes. Ghonim y a vu une opportunité d’inspirer de vraies actions, pour virer Moubarak du pouvoir une bonne fois pour toutes. Inspiré par le succès de la mobilisation en Tunisie, Ghonim a invité les fans sur Facebook à descendre dans la rue le 25 janvier. Il a demandé à son patron des congés pour quinze jours, invoquant des raisons personnelles. Ghonim a protégé son identité militante de façon obsessionnelle, et pour de bonnes raisons.

Deux jours après le début des protestations, il a été arrêté par la police égyptienne et interrogé sur son rôle dans l’administration de la page Facebook “We are all Khaled Said”. Douze jours après, le 7 février, Ghonim a été libéré et a fait une apparition émouvante à la télévision qui a aidé à catalyser et amplifier le mouvement de protestation.

On peut douter que Ghonim se serait engagé dans la manifestation s’il n’avait pas été certain de maintenir son anonymat. Bien qu’il ait insisté sur l’absence de leader de la révolution, il est important de souligner que son rôle d’inspirateur dépendait au final de sa figure publique, de sa notoriété.

La courte histoire du web 2.0 est jalonnée de militants anonymes qui ont publié des informations importantes et qui auraient risqué leur vie et celle des autres sans garder l’anonymat :

Salam Pax – Irak
Targuist Sniper – Maroc
Oxfordgirl – Angleterre/Iran
The Religious Policeman – Arabie Saoudite
Sleepless in Sudan – Soudan. (Il y a aussi une discussion intéressante à propos des blogueurs anonymes sur le blog de Dennis Whittle)
Zimpundit – Zimbabwe

Au Mexique, l’exemple le plus connu et le plus controversé d’un blog anonyme est le Blog del Narco [es]. J’étais à Monterrey jeudi dernier et juste quelques heures avant que mon avion atterrisse, une grenade a été jetée à l’intérieur des bureaux d’El Norte, le principal journal de la ville. Si les identités des deux jeunes étudiants administrateurs du Blog del Narco, avaient été rendues publiques, ils se seraient retrouvés morts en quelques heures à peine. Comme ils le disent eux-mêmes dans une interview pour Boing-Boing :

D’après les quelques détails qu’ils ont montrés à la télévision, on leur a jeté des grenades et leurs journalistes ont été kidnappés. Nous, nous publions tout. Imaginez ce qu’ils pourraient nous faire.

Dans le domaine de l’activisme, célébrité et anonymat ont tous les deux leur inconvénient. La gloire peut créer une scission au sein d’un réseau d’activistes, certains étant reconnus pour leur travail tandis que la grande majorité est ignorée. Wael Ghonim a lui-même affirmé : “Je garderai mon identité anonyme même si une révolution démarre et que ce gouvernement se fait jeter.” Parce que je pense que nous sommes en galère dans ce pays justement parce que chacun recherche sa gloire personnelle. Tout le monde part avec de bonnes intentions. Ensuite ils finissent tous par être corrompus.

Mais le large spectre que recouvre l’activisme online et le temps limité d’attention accordés par les hommes politiques, obligent quelques activistes connus – comme Andres Lajous [es], Leon Felipe Sanchez [es] et Maite Azuela [es] ici au Mexique – à devenir des ambassadeurs entre les centaines de milliers d’utilisateurs d’Internet et les quelques centaines d’hommes politiques qui prétendent les représenter.

L’anonymat permet certes aux militants comme Salam Pax et Zimpundit de publier des informations sans perdre leur travail ou risquer leur vie, mais il permet aussi aux criminels de terroriser la population tout restant hors de portée de la police. Le Cartel du Golfe a sa propre chaine officielle sur YouTube [es]. Dans la ville frontalière de Reynosa où les combats entre les Zetas et le cartel du Golfe sont les plus violents, un message sur Facebook avertissant de l’imminence d’une fusillade a entraîné la fermeture de toute la ville, y compris des écoles et des magasins. La fusillade prévue ne s’est jamais produite. En Colombie, une liste de personnes à abattre a été publiée sur Facebook et trois jeunes ont été tués.

Les politiques mexicains ont répondu par une proposition de loi qui leur donnait le pouvoir de bloquer les sites Internet incitant à violer la loi. La publication d’informations permettant à quelqu’un d’aller à l’encontre de la loi ou d’échapper à la police est alors devenue illégale. En pratique, la loi peut donner une excuse bien pratique au gouvernement pour censurer une information légitime, comme la vidéo de soldats harcelants des journalistes sur une scène de fusillade à Nuevo Laredo. Le gouvernement mexicain utilise déjà les réclamations sur le copyright pour censurer les manifestations en ligne [es].

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Cependant le gouvernement a vite découvert le concept appelé l’effet Streisand : “un phénomène, propre à Internet, veut qu’une tentative de cacher ou de supprimer une information entraîne de façon non-désirée la diffusion plus importante de cette information.” Nous en avons eu un bon exemple le mois dernier quand un juge fédéral a essayé de supprimer le film documentaire Presunto Culpable des salles de cinéma. C’était la meilleure chose qui pouvait arriver au film. En quelques heures, il est devenu le produit le plus vendu des vendeurs de DVD pirates dans la rue. C’était même doublement ironique. Quand les activistes ont uploadé le film sur YouTube, le directeur a ordonné son retrait parce qu’il refusait de perdre des recettes des entrées en salle. Ça n’a fait que relancer la diffusion du film qui a été uploadé des dizaines de fois sur YouTube et d’autres sites de partage de vidéos.

Dans le domaine de l’activisme en ligne, nous avons besoin d’anonymat pour informer et nous avons besoin de gloire pour avoir une influence et peser sur le cours des choses. Le membre du Parti Vert allemand, Malte Spitz, l’a réalisé le mois dernier quand il a voulu diffuser les données que nos services mobiles collectent sur chacun de nos mouvements. Spitz est allé en justice pour exiger que Deutsche Telecom lui livre toutes les informations relatives à sa localisation et aux appels passés depuis 6 mois. Quand il a reçu le relevé incroyable de ses conversations électroniques, il a décidé de les rendre toutes publiques en faisant la visualisation dont on a beaucoup parlé sur Internet :

Spitz plaide maintenant pour le droit de vivre de façon plus anonyme dans un espace où chacun de nos mouvements peut être enregistré. Mais pour faire ça, il devait lui-même devenir célèbre.

> Article publié initialement sur le blog de David Sasaki

> Traduction : Claire Berthelemy et Pierre Alonso

> Illustrations Flickr CC Phil Campbell, Anonymunich et Adobe of Chaos

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http://owni.fr/2011/04/20/la-paire-anonymat-et-activisme-sur-internet-indispensable/feed/ 6
Chaos Computer Club: Revendications pour un Net viable http://owni.fr/2010/12/27/chaos-computer-club-revendications-pour-un-net-viable/ http://owni.fr/2010/12/27/chaos-computer-club-revendications-pour-un-net-viable/#comments Mon, 27 Dec 2010 12:00:03 +0000 vasistas? http://owni.fr/?p=40222 Traduction : À l’occasion du Chaos Computer Congress 27c3, congrès organisé par le Chaos Computer Club à Berlin du 27 au 29 décembre, voici notre traduction en français des revendications du CCC pour un Net viable. La version originale (en allemand donc) se trouve ici.

Rappelant que l’accès à Internet pour tous est une des conditions favorisant la participation à la vie politique et culturelle, ce texte offre un condensé des positions du CCC sur des questions telles que la protection des données personnelles, la neutralité du Net, le droit d’auteur, la transparence des données publiques, ou bien encore sur l’instauration d’un droit à l’anonymat sur le net.

Revendications pour un Net viable

Le Chaos Computer Club a depuis le début de son existence reconnu et promu les chances et opportunités de la vie en réseau. Beaucoup des visions originales (autrefois encore futuristes) ne sont pas seulement devenues une réalité mais également une évidence au cœur de la société. L’avènement d’Internet dans le quotidien de la quasi-totalité de la population a été la source de craintes pour la protection des données privées mais en même temps la source d’une démocratisation et d’un enrichissement scientifique, social et artistique. Les défenses naturelles d’Internet ont pu éviter, sans intervention de l’État, les aberrations dystopiques que l’on craignait. De notre point de vue, le débat actuel est basé sur une mauvaise estimation concernant les domaines où il faut réguler ou non.

Nous avons donc énoncé en termes clairs les acquisitions qui doivent être préservées, les dysfonctionnements qui devraient être traités et les risques que nous craignons pour l’avenir d’une société du Net compétitive et viable. Bien sûr une telle société n’est envisageable qu’avec des citoyens connectés à un Net interactif de manière rapide, non censurée et libre de tutelle.

Nous pensons donc qu’il est problématique que le Net soit considéré comme une éternelle source du mal qui devrait être régulée et qui devrait présenter une valeur ajoutée. En tant que miroir de la vie, le marché a sa place dans le Net – tout comme la politique. Mais aucun des protagonistes ne doit devenir tout-puissant. Pour cela l’État doit donner le bon exemple, ne doit pas se faire arnaquer dans des chantiers informatiques à grande échelle. Il doit respecter la sphère privée numérique de ces citoyens, devenir transparent et ouvrir ses données à une meilleure lisibilité. Et ceux qui démasquent les dysfonctionnements, la corruption ou les scandales liés à la sécurité des données doivent être récompensés et non punis.

Les citoyens du Net ne devraient pas simplement être comptabilisés et traités en tant qu’entités statistiques dans des bases de données. Au contraire : ils sont souverains et doivent être formés en vue d’adopter un comportement autodéterminé sur le Net. Cela comprend également de reconnaître la valeur de la sphère privée et de faire très attention aux secrets les plus intimes. Le Net est une infrastructure partagée, notre État devrait la soutenir et l’entretenir au lieu de se concentrer sur son exploitation et sa régulation.

Nous devons nous assurer que les ayants droit n’utilisent pas les fournisseurs d’accès à Internet et les opérateurs de sites web comme des policiers et bouc émissaires. Parallèlement, il faut corriger les dérapages connus depuis longtemps concernant les brevets logiciels et les droits d’auteur. Sans une réforme de la propriété intellectuelle s’orientant vers le bien commun au lieu des intérêts économiques de quelques uns, le fossé entre les politiciens et la communauté Internet se creusera davantage.

Nous avons résumé notre point de vue dans les onze principes suivants que nous nous proposons de discuter.

Principes pour la politique du Net

1. L’accès à Internet est un droit fondamental et une condition pour la participation à la vie culturelle et politique.

Il est de la responsabilité de l’État de veiller à ce que tous les citoyens aient accès à Internet de haut débit. En tant que source d’information, Internet prend le relai de la télévision. Pour cette raison, l’approvisionnement doit être fait largement afin que chaque citoyen ait la possibilité de s’offrir un accès à Internet de haut débit. En aucun cas la suppression à cet accès ne doit être une sanction car cela empêcherait les citoyens de participer à la vie culturelle et politique.

2. Les bienfaits du Net ne peuvent être accessibles que si la neutralité du Net est garantie

Aucun fournisseur d’accès n’a le droit de modifier en fonction du contenu l’accessibilité, la priorisation ou le débit binaire. La modification est généralement acceptable lorsqu’elle est transparente, qu’elle fait partie des conditions du contrat ou dans le cas de difficultés de capacité. En somme : uniquement pour redistribuer à tous les clients leur partie de la capacité existante.

Par exemple, un fournisseur d’accès aurait droit – si cela fait partie du contrat – de restreindre la bande passante pour tous les clients afin de réserver une bande passante minimale pour la téléphonie autrement les appels ne seraient pas possibles. En limitant le débit binaire, le fournisseur d’accès ne doit pas analyser les données transmises mais seulement, s’il le faut, limiter quelques services.

3. Les grands projets informatiques publics doivent être attribués selon des critères sensés

Les questions de politique pratique doivent être placées au premier plan. La conception et l’attribution de projets technologiques et numériques publics ne doivent plus être considérés uniquement comme des projets de financement de l’industrie informatique. Il est également nécessaire d’examiner l’équilibre entre la réduction de la bureaucratie et la centralisation des données.

En Allemagne, il n’est pas rare que les projets informatiques publics manquent de motifs raisonnables et d’expertise dans leur conception. Ils échouent régulièrement sur toute la ligne. De la radio numérique pour les administrations aux logiciels pour le fisc, en passant par les « fleurons de l’exportation » l’infrastructure de péage et la carte de santé; les projets subventionnés par l’État nous montrent une multitude d’échecs.

4. Gérer les données publiques de manière transparente

Les résultats et contenus obtenus par le financement des impôts doivent être ouverts à la collectivité. L’État doit veiller à ce qu’ils soient accessibles à tous sur Internet. Les brevets sur des résultats obtenus au moyen des impôts devraient être interdits.

Les données qui touchent à la collectivité comme par exemple des données statistiques, météorologiques, géographiques ou des photos satellites doivent également être soumises à cette règle même si elles ne sont pas financées par des moyens publics.

5. Rejet des brevets logiciels

Les brevets logiciels menacent non seulement l’industrie européenne du logiciel mais aussi l’Internet lui-même. Même si selon la loi il n’y a pas de brevets logiciels, l’Office européen des brevets (OEB) en a déjà attribué des centaines. Ces brevets doivent être annulés. Il faut une loi interdisant les brevets logiciels.

6. Moderniser la législation du droit d’auteur

La protection des droits d’auteur doit cesser de dégénérer. Les ayants droit ont fait aboutir leurs droits et revendications ce qui a mené en Allemagne à un modèle commercial de mises en demeure et donc à un abus de droit. Nous exigeons donc une limite minimale pour la poursuite des violations des droits de propriété intellectuelle et une restriction des coûts d’exécution contre les personnes lorsque l’infraction ne leur apportent pas d’avantages commerciaux. La durée de la protection légale des œuvres doit être écourtée afin d’enrichir le bien commun.

Le Chaos Computer Club s’engage à une révision du modèle de rémunération des auteurs. Leurs droits et leur indépendance vis-à-vis des ayants droit doivent être renforcés. A cette fin, le Chaos Computer Club proposera une idée pour le financement des auteurs qui modifie celle de la licence globale.

7. Les fournisseurs d’accès ne sont pas responsables des données de leurs clients

Le déni de responsabilité doit exister non seulement pour les FAI mais également pour les exploitants de sites web. Les fournisseurs d’accès et les exploitants de sites web ne devraient dévoiler les données personnelles de leurs clients et utilisateurs uniquement dans les cas d’affaires criminelles graves.

Les fournisseurs de services doivent être encouragés à ne pas collectionner des données clients et à ne pas demander de données personnelles.

8. Meilleure protection des données à caractère privé

La collecte des données par l’État doit être minimale. Les données qui ne sont pas objectivement utiles ne doivent pas être collectées. Si l’utilité de l’enregistrement ne peut être démontrée, les données accumulées doivent être effacées immédiatement. L’argument du „pourrait – aurait“ des services de police n’est pas acceptable, seule la démonstration de l’utilité concrète peut justifier et compenser les désavantages occasionnés. De lourdes amendes punissant la transmission de données collectées à tort et l’emploi abusif de données personnelles doivent enfin être administrées.

Il faut examiner la réglementation actuelle. Dans d’autres pays tels que les États-Unis et la Grande-Bretagne, la carte d’identité n’existe pas. Pourquoi avons-nous besoin d’une carte d’identité, en particulier avec des données biométriques et la possibilité pour l’administration d’accéder en ligne à nos données? Pourquoi est-il autorisé que des pièces d’identité puissent contenir des données biométriques? Les pièces d’identité biométriques équipées de puces transmettant des informations à distance ne sont pas justifiées, leur diffusion ne devrait donc pas se poursuivre.

9. Établir le droit à l’anonymat

L’anonymat est un bien précieux dans la vie réelle comme sur Internet. Le fait de pouvoir discuter et s’informer sans se sentir observé ou persécuté est essentiel pour le libre arbitre des citoyens. L’authenticité sur le Net ne peut se faire au détriment de l’anonymat.

Nous demandons donc que les réseaux permettant une communication anonyme comme Tor ne soient plus victimes de poursuites et de représailles. Nous demandons également l’introduction d’une loi qui établit que ces réseaux ne soient pas tenus responsables des propos tenus par le biais de leurs services. Les saisies d’ordinateurs qui font fonctionner ces réseaux doivent cesser. Ceci est d’autant plus important que des personnes vivant dans des pays censurés dépendent de ces services.

10. Empêcher le profilage des utilisateurs

De grande quantité de données diffusées sur Internet se rapportent à la vie privée des citoyens et permettent la création de profils vastes et riches d’utilisateur. Ils doivent donc être protégés de manière efficace. Ceci concerne aussi bien les données d’utilisation que le trafic sur Internet. La combinaison des données fournit un éclairage supplémentaire sur la vie privée des citoyens. Par conséquent, il est nécessaire que le droit relatif à la protection des données personnelles stipule que celui qui a légalement accès à plusieurs bases de données n’ait pas le droit de combiner ces données.

Le cryptage des données comme moyen d’auto-défense informatique est un droit fondamental et ne devrait pas être circonscrit. Cela implique également que personne ne devrait être contraint à dévoiler ses mots de passe ou ses clés.

11. Améliorer la protection des lanceurs d’alerte

Les lanceurs d’alerte (whistleblower) doivent être protégés et non pas poursuivis. Ceux qui ont le courage de dénoncer des torts cachés au public ne devraient pas être lésés. Ceux qui dévoilent des vérités gênantes doivent être protégés par la loi.

Liens (en allemand):

[1] Emission Chaosradio: “Hier stehen wir und können nicht anders: CCC-Thesen zur Netzpolitik“.

[2] Thomas de Maizière: 14 Thesen zu den Grundlagen einer gemeinsamen Netzpolitik der Zukunft“.

[3] Antisèche du CCC pour les droits numériques.

>> Article initialement publié sur Vasistas

>> Illustrations FlickR CC : loppsilol, Rétrofuturs (Hulk4598) / Stéphane Massa-Bidal*Zephyrance – don’t wake me up.

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http://owni.fr/2010/12/27/chaos-computer-club-revendications-pour-un-net-viable/feed/ 6
Un point sur le débat sur la levée de l’anonymat des donneurs de gamètes http://owni.fr/2010/11/27/un-point-sur-le-debat-sur-la-levee-de-l%e2%80%99anonymat-des-donneurs-de-gametes/ http://owni.fr/2010/11/27/un-point-sur-le-debat-sur-la-levee-de-l%e2%80%99anonymat-des-donneurs-de-gametes/#comments Sat, 27 Nov 2010 08:58:48 +0000 Audrey Desantis http://owni.fr/?p=33489 Donneur, receveur, enfant issu d’IAD (insémination artificielle avec donneur) devenu maintenant adulte : suite à la tribune-témoignage d’Albertine Proust publiée le 9 septembre sur Sciences et Démocratie, chacun a eu l’occasion de donner son avis pour alimenter un débat riche et parfois passionné. Et force est de constater qu’à la veille du vote par l’Assemblée Nationale du projet de loi proposé par Roselyne Bachelot, ex-Ministre de la santé, le débat est loin d’être encore clos.

Une quête d’identité incomprise, des limites obscures

Roselyne Bachelot a tenu à l’assurer plusieurs fois : “l’anonymat du donneur sera respecté“. L’idée principale étant que le donneur de gamètes ne verra son anonymat levé qu’avec son accord préalable.  Cet accord ne sera sollicité qu’au moment de la majorité de l’enfant issu du don, si ce dernier en effectue la demande. D’après l’ex-Ministre de la santé,

“le texte prévoit aussi l’accès à des données non identifiantes du donneur, comme son âge. Des informations plus précises d’ordre socioprofessionnel et concernant sa motivation ne seront recueillies lors du don que si le donneur l’accepte.”

Les réactions sont sans appel et le doute s’installe quant à la nécessité de lever l’anonymat de telles informations. Quelles seront les limites ? Dans sa tribune, Albertine va plus loin en exprimant clairement son incompréhension face à cette “quête d’identité” :

Nous ne comprenons pas que des enfants de receveurs puissent faire de la découverte de l’identité du donneur un combat“.

Selon elle, l’histoire de l’enfant se démarque totalement de son origine génétique et du don de gamètes qu’elle a effectué mais s’ancre dans l’histoire de ses parents, de leur projet de conception, de leur chemin parcouru. Un avis parfois partagé, comme le décrit paulineadrien, dans un long commentaire argumenté.

Il me semble que le principal intérêt de retrouver le donneur pourrait être non-pas de savoir que le donneur est tourneur-fraiseur ou un polytechnicien ou qu’il mesure 1m85 [...] le principal intérêt pourrait être dans ce qu’on désigne par informations médicales“.

Un avis aussi souvent contredit, parfois de façon assez passionnelle. Un « IAD » de la première heure, aujourd’hui adulte, témoigne de sa quête identitaire :

Nous ne souhaitons pas établir ou nouer de relation durable avec notre donneur que nous ne considérons pas comme notre père ou notre mère, mais seulement voir son visage pour savoir ce qui constitue notre singularité et notre appartenance à l’humanité“.

Beaucoup semblent accepter le désir de certains adultes de connaître leurs origines génétiques, sans forcément le comprendre. Mais quelles sont les limites de la quête de chacun? Un visage, une discussion, des échanges réguliers ?

Et là, paraît la question du “tout-génétique”… et de la consanguinité !

Le coeur de la pensée d’Albertine Proust repose sur un refus de la mode du “tout-génétique” entretenue actuellement (1). Partout, l’on peut entendre parler de “gène de l’obésité”, “gène de l’intelligence”, “gène de l’alcoolisme”, un mélange de dérive sémantique – il faudrait plutôt parler de prédisposition génétique – et de scientisme édulcoré, où la biologie prend abusivement le dessus au détriment du psychologique et de l’affectif

Anne, qui témoigne sur le site de PMA (Procréation Médicalement Anonyme), association défendant la levée de l’anonymat, illustre bien cette idée :

Le plus difficile c’est de savoir que je ne saurai jamais qui est mon “père”, car pour moi il n’est ni un géniteur, ni un donneur… c’est mon père, biologique évidemment, mais mon père tout de même.

Dès lors se pose la question de définir les notions de père, mère, d’identité ou d’origine. Une question dont on trouve des éléments de réponse parmi les commentaires de la tribune. Eric défend l’idée de ne pas

confondre le fait de vouloir connaître ses conditions de naissance et le fait d’attribuer à la biologie des effets déterministes sur l’identité.

Quant à l’accès aux informations sur les donneurs, Valgm s’interroge :

Quand on vous fait miroiter l’illusion que c’est important, que ça vous sera bénéfique, comment ne pas être tenté ? Et tout ça pour quelles conséquences ?

Cette importance accordée aux gènes donne naissance à une peur tout aussi profonde que relativement injustifiée : celle du demi-frère ou de la demi-sœur cachés avec lesquels l’adulte issu d’IAD craint un rapport incestueux. Cette problématique est d’ailleurs abordée très vite dans le débat des internautes, notamment avec Chloé qui pose une question essentielle :

Cela voudrait-il dire qu’un enfant issu du don, et le sachant, vivra dans la peur constante de s’éprendre d’un demi-frère et devrait alors se restreindre à choisir qui ne lui ressemble pas de peur d’être en couple avec un membre de sa famille génétique ?“.

A vrai dire, la probabilité que cela arrive est quasiment nulle. Le risque de consanguinité est d’ailleurs plus élevé pour une personne conçue “traditionnellement”, d’après Eric qui précise qu’il y aurait

3 % d’enfants dont le père n’est pas l’ascendant génétique suite à un adultère“.

En France, depuis 1973, date de création des Cecos (Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains), 50 000 enfants ont vu le jour suite à une IAD grâce à 9000 donneurs. Les lois de bioéthique instaurées en 1994 brident chacun à cinq dons, limite relevée plus tard à dix dons pour faire face à la pénurie de donneurs. Autrement dit, une goutte d’eau sur le nombre de naissances total depuis le début des années 70 (environ 30 millions). Pourtant, cette peur de la consanguinité et de l’inceste qui pourrait en résulter existe bel et bien.

Encore une fois, est-ce que l’on accorde une trop grande importance à la génétique et aux chromosomes, oubliant toute notion anthropologique de ce qu’est une famille, un “frère”, une “soeur” ? Quid de la notion de filiation entre le receveur et son enfant ? Faut-il conserver le mode actuel basé sur la filiation dite “charnelle” qui ne différencie pas un enfant issu d’un don d’un enfant “biologique” ou bien opter pour un mode proche de la filiation adoptive, en révélant donc potentiellement l’identité du donneur sur le certificat de naissance de l’enfant ?

Rétroactivité de la loi, sentiment de trahison et peur d’une diminution des dons

Après l’annonce de Roselyne Bachelot, les anciens donneurs se sont un peu sentis trahis et déconcertés face à une mesure allant à l’encontre des préconisations du rapport Leonetti publiées en janvier 2010. Pour Albertine Proust :

Maintenant que nous avons compris que notre anonymat pourrait à tout moment être remis en cause [...] la réaction la plus intelligente serait de demander la destruction de ce qu’il reste de nos dons. Nous ne voulons pas nous y résoudre

Et 70 % des donneurs suivent peu ou prou cet avis en étant contre la levée de l’anonymat. 60 % renonceraient d’ailleurs au don s’il leur était imposé de dévoiler leur identité. Du côté des receveurs aussi, des réactions hostiles naissent. Un quart d’entre eux semblerait renoncer à leur projet d’enfant si l’anonymat était levé. Par peur de voir leur famille déstabilisée ?

La peur de voir les dons diminuer s’accentue dans un contexte où les temps d’attente atteignent déjà six mois à un an pour bénéficier d’une IAD. Pour certains, aucun doute qu’une telle mesure va conduire à la “fuite” des dons et au développement de filières parallèles de dons illicites, sans limite, sans suivi, sans accompagnement. `

Pourtant les chiffres de pays précurseurs dans le domaine semblent indiquer le contraire. En Suède, premier pays dans le Monde à voter le même type de loi en 1984, le nombre de donneurs s’est stabilisé un an après son entrée en vigueur. Le Royaume-Uni ne paraît pas non-plus avoir été touché statistiquement par la levée de l’anonymat en 2005.

Mais le problème est ailleurs :

ne vaudrait-il pas mieux accompagner les couples qui ont recours à ces banques de gamètes?

interroge très justement Chloé en réponse à Albertine Proust. Toute la question est là.

Peu de parents révèlent à leurs enfants la façon dont ils ont été conçus, à cause du tabou et parfois de la honte de l’infertilité et des difficultés rencontrées. Mais alors que l’intérêt des enfants est à présent le plus mis en avant, ne serait-il pas plus constructif de mettre en avant l’intérêt de la famille dans son ensemble, autour du projet parental ? Quelles pourraient être les solutions mises en place pour accompagner les “receveurs” dans leur démarche et tout au long de leur vie ? Ces interrogations restent en suspens.

>> Article initialement co-publié sur Sciences et Démocratie & Prisme de tête

>> Images CC Flickr : M i x y et wellcome images

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http://owni.fr/2010/11/27/un-point-sur-le-debat-sur-la-levee-de-l%e2%80%99anonymat-des-donneurs-de-gametes/feed/ 2
Levée de l’anonymat des donneurs de gamètes : un point sur le débat http://owni.fr/2010/11/19/levee-de-l%e2%80%99anonymat-des-donneurs-de-gametes-un-point-sur-le-debat/ http://owni.fr/2010/11/19/levee-de-l%e2%80%99anonymat-des-donneurs-de-gametes-un-point-sur-le-debat/#comments Fri, 19 Nov 2010 10:18:26 +0000 Audrey Desantis http://owni.fr/?p=36134 Donneur, receveur, enfant issu d’IAD (insémination artificielle avec donneur) devenu maintenant adulte : suite à la tribune-témoignage d’Albertine Proust publiée le 9 septembre sur Sciences et Démocratie, chacun a eu l’occasion de donner son avis pour alimenter un débat riche et parfois passionné. Et force est de constater qu’à la veille du vote par l’Assemblée Nationale du projet de loi proposé par Roselyne Bachelot, ex-Ministre de la santé, le débat est loin d’être encore clos.

Une quête d’identité incomprise, des limites obscures

Roselyne Bachelot a tenu à l’assurer plusieurs fois : “l’anonymat du donneur sera respecté“. L’idée principale étant que le donneur de gamètes ne verra son anonymat levé qu’avec son accord préalable.  Cet accord ne sera sollicité qu’au moment de la majorité de l’enfant issu du don, si ce dernier en effectue la demande. D’après l’ex-Ministre de la santé,

“le texte prévoit aussi l’accès à des données non identifiantes du donneur, comme son âge. Des informations plus précises d’ordre socioprofessionnel et concernant sa motivation ne seront recueillies lors du don que si le donneur l’accepte.”

Les réactions sont sans appel et le doute s’installe quant à la nécessité de lever l’anonymat de telles informations. Quelles seront les limites ? Dans sa tribune, Albertine va plus loin en exprimant clairement son incompréhension face à cette “quête d’identité” :

Nous ne comprenons pas que des enfants de receveurs puissent faire de la découverte de l’identité du donneur un combat“.

Selon elle, l’histoire de l’enfant se démarque totalement de son origine génétique et du don de gamètes qu’elle a effectué mais s’ancre dans l’histoire de ses parents, de leur projet de conception, de leur chemin parcouru. Un avis parfois partagé, comme le décrit paulineadrien, dans un long commentaire argumenté.

Il me semble que le principal intérêt de retrouver le donneur pourrait être non-pas de savoir que le donneur est tourneur-fraiseur ou un polytechnicien ou qu’il mesure 1m85 [...] le principal intérêt pourrait être dans ce qu’on désigne par informations médicales“.

Un avis aussi souvent contredit, parfois de façon assez passionnelle. Un « IAD » de la première heure, aujourd’hui adulte, témoigne de sa quête identitaire :

Nous ne souhaitons pas établir ou nouer de relation durable avec notre donneur que nous ne considérons pas comme notre père ou notre mère, mais seulement voir son visage pour savoir ce qui constitue notre singularité et notre appartenance à l’humanité“.

Beaucoup semblent accepter le désir de certains adultes de connaître leurs origines génétiques, sans forcément le comprendre. Mais quelles sont les limites de la quête de chacun? Un visage, une discussion, des échanges réguliers ?

Et là, paraît la question du “tout-génétique”… et de la consanguinité !

Le coeur de la pensée d’Albertine Proust repose sur un refus de la mode du “tout-génétique” entretenue actuellement (1). Partout, l’on peut entendre parler de “gène de l’obésité”, “gène de l’intelligence”, “gène de l’alcoolisme”, un mélange de dérive sémantique – il faudrait plutôt parler de prédisposition génétique – et de scientisme édulcoré, où la biologie prend abusivement le dessus au détriment du psychologique et de l’affectif

Anne, qui témoigne sur le site de PMA (Procréation Médicalement Anonyme), association défendant la levée de l’anonymat, illustre bien cette idée :

Le plus difficile c’est de savoir que je ne saurai jamais qui est mon “père”, car pour moi il n’est ni un géniteur, ni un donneur… c’est mon père, biologique évidemment, mais mon père tout de même.

Dès lors se pose la question de définir les notions de père, mère, d’identité ou d’origine. Une question dont on trouve des éléments de réponse parmi les commentaires de la tribune. Eric défend l’idée de ne pas

confondre le fait de vouloir connaître ses conditions de naissance et le fait d’attribuer à la biologie des effets déterministes sur l’identité.

Quant à l’accès aux informations sur les donneurs, Valgm s’interroge :

Quand on vous fait miroiter l’illusion que c’est important, que ça vous sera bénéfique, comment ne pas être tenté ? Et tout ça pour quelles conséquences ?

Cette importance accordée aux gènes donne naissance à une peur tout aussi profonde que relativement injustifiée : celle du demi-frère ou de la demi-sœur cachés avec lesquels l’adulte issu d’IAD craint un rapport incestueux. Cette problématique est d’ailleurs abordée très vite dans le débat des internautes, notamment avec Chloé qui pose une question essentielle :

Cela voudrait-il dire qu’un enfant issu du don, et le sachant, vivra dans la peur constante de s’éprendre d’un demi-frère et devrait alors se restreindre à choisir qui ne lui ressemble pas de peur d’être en couple avec un membre de sa famille génétique ?“.

A vrai dire, la probabilité que cela arrive est quasiment nulle. Le risque de consanguinité est d’ailleurs plus élevé pour une personne conçue “traditionnellement”, d’après Eric qui précise qu’il y aurait

3 % d’enfants dont le père n’est pas l’ascendant génétique suite à un adultère“.

En France, depuis 1973, date de création des Cecos (Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains), 50 000 enfants ont vu le jour suite à une IAD grâce à 9000 donneurs. Les lois de bioéthique instaurées en 1994 brident chacun à cinq dons, limite relevée plus tard à dix dons pour faire face à la pénurie de donneurs. Autrement dit, une goutte d’eau sur le nombre de naissances total depuis le début des années 70 (environ 30 millions). Pourtant, cette peur de la consanguinité et de l’inceste qui pourrait en résulter existe bel et bien.

Encore une fois, est-ce que l’on accorde une trop grande importance à la génétique et aux chromosomes, oubliant toute notion anthropologique de ce qu’est une famille, un “frère”, une “soeur” ? Quid de la notion de filiation entre le receveur et son enfant ? Faut-il conserver le mode actuel basé sur la filiation dite “charnelle” qui ne différencie pas un enfant issu d’un don d’un enfant “biologique” ou bien opter pour un mode proche de la filiation adoptive, en révélant donc potentiellement l’identité du donneur sur le certificat de naissance de l’enfant ?

Rétroactivité de la loi, sentiment de trahison et peur d’une diminution des dons

Après l’annonce de Roselyne Bachelot, les anciens donneurs se sont un peu sentis trahis et déconcertés face à une mesure allant à l’encontre des préconisations du rapport Leonetti publiées en janvier 2010. Pour Albertine Proust :

Maintenant que nous avons compris que notre anonymat pourrait à tout moment être remis en cause [...] la réaction la plus intelligente serait de demander la destruction de ce qu’il reste de nos dons. Nous ne voulons pas nous y résoudre

Et 70 % des donneurs suivent peu ou prou cet avis en étant contre la levée de l’anonymat. 60 % renonceraient d’ailleurs au don s’il leur était imposé de dévoiler leur identité. Du côté des receveurs aussi, des réactions hostiles naissent. Un quart d’entre eux semblerait renoncer à leur projet d’enfant si l’anonymat était levé. Par peur de voir leur famille déstabilisée ?

La peur de voir les dons diminuer s’accentue dans un contexte où les temps d’attente atteignent déjà six mois à un an pour bénéficier d’une IAD. Pour certains, aucun doute qu’une telle mesure va conduire à la “fuite” des dons et au développement de filières parallèles de dons illicites, sans limite, sans suivi, sans accompagnement. `

Pourtant les chiffres de pays précurseurs dans le domaine semblent indiquer le contraire. En Suède, premier pays dans le Monde à voter le même type de loi en 1984, le nombre de donneurs s’est stabilisé un an après son entrée en vigueur. Le Royaume-Uni ne paraît pas non-plus avoir été touché statistiquement par la levée de l’anonymat en 2005.

Mais le problème est ailleurs :

ne vaudrait-il pas mieux accompagner les couples qui ont recours à ces banques de gamètes?

interroge très justement Chloé en réponse à Albertine Proust. Toute la question est là.

Peu de parents révèlent à leurs enfants la façon dont ils ont été conçus, à cause du tabou et parfois de la honte de l’infertilité et des difficultés rencontrées. Mais alors que l’intérêt des enfants est à présent le plus mis en avant, ne serait-il pas plus constructif de mettre en avant l’intérêt de la famille dans son ensemble, autour du projet parental ? Quelles pourraient être les solutions mises en place pour accompagner les “receveurs” dans leur démarche et tout au long de leur vie ? Ces interrogations restent en suspens.

>> Article initialement co-publié sur Sciences et Démocratie & Prisme de tête

>> Images CC Flickr : M i x y et wellcome images

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